• Martin

En attendant le dégel

Au bord des voies, comme au bord et au milieu de beaucoup de choses hélas, il y a des déchets.

Lors de mon train-train quotidien, je les observe ; avant je m’en fichais.

Je tente d’en repérer certains, de les retrouver le lendemain.

Un jour, peut-être un weekend, les services d’entretien ont coupé les plantes sauvages, déjà dégarnies par l’hiver, qui risquaient j’imagine de gêner la circulation du long ver de fer qui m’entraîne deux fois par jour.

Alors sont apparus à ma vue de nombreux autres de ces objets divers, autrefois utilisés, certains peut-être toute une vie, d’autres juste un trajet, mais tous un jour abandonnés, dispersés par les vents et les consciences indifférentes ou distraites un instant.


Le voyage me fait porter un autre regard sur le monde.

En Alaska, chez un professeur d’école, trappeur à ses heures perdues, chercheur d’or à ses heures retrouvées, j’ai découvert le rôle de la neige dans l’imaginaire collectif local. Six mois de l’année elle recouvre tout ; mais elle tombe tout d’à coup et cela demande de l’organisation. Une pelle ou un bidon que vous n’aviez pas rangé au soir, et le lendemain c’est déjà trop tard. Ils sont sous un bon mètre de cette nouvelle couverture terrestre. Vous ne les retrouverez que dans six mois.

Il en va de même, là-haut, pour les déchets. À une poignée de minutes du village en motoneige se trouve une décharge à ciel ouvert. On y entasse tout ce dont on n’a plus besoin, déchets organiques comme déchets moins lyriques, des chefs d’œuvres et des œuvres sans chef. C’était un trou de verdure où coulait une rivière, tarie en été et gelée en hiver.

Une fois l’an, c’est le dégel, et l’on découvre tout ce qu’on a jeté.

La nature nous rappelle à nos responsabilités.

Alors les villageois brûlent tout ce qui se trouve dans ce grand trou, aspergé de gasoil (produit local), étincelé d’une allumette. Vrouf – et on oublie tout.

Puis de nouveau, pendant les mois d’été, on accumule nos biens encombrants, nos produits embarrassants. Quand reviennent les ombres et les jours courts où le soleil ne dépasse plus l’horizon, le tas est gros, mais on se dit que bientôt la neige va tout recouvrir.

Et la neige finit par tout recouvrir.


Les trappeurs de là-bas, qui cherchaient leurs pièges posés l’été d’avant, ou les pistes tracées au sol avant les premières chutes de neige, disaient tout le temps : « just waiting for the big thaw » - on attend le grand dégel !


Sous nos latitudes, et sur nos attitudes, point de d’épais manteau blanc ; nous n’avons que notre indifférence pour cacher nos déchets.



Le vent puissant de ces derniers jours, surtout de ces dernières nuits, les a révélés à tous. Pourtant personne ne semble les voir. Moi-même je m'offusque intérieurement, pour plaire à mes convictions d'écologiste, mais je n'en montre rien. C'est devenu banal, ils font partie du paysage, du quotidien – ce serait choquant d’en être choqué. Ils nous rendent de menus services et nous pourrissons notre Maison avec. Les sacs plastiques s'accrochent aux doigts crochus des arbres et buissons nus, seuls gardiens des dernières étendues non construites, en simples sentinelles ou en barrière continue, dérisoires gardiens de but sur le vaste terrain de notre criminelle colonisation planétaire. Depuis le train c'est flagrant. C'est déflagrant, tellement cette silencieuse et consensuelle pollution m'assourdit.



"Mesdames et Messieurs, notre train est inopinément arrêté sur les voies en raison d'une panne électrique. Profitez-en pour contempler le paysage alentour, typique de l'anthropocène."

La pluie trace vivement de petits traits horizontaux sur la vitre, comme un peintre japonais nerveux qui aurait tourné sa nouvelle toile « pluie et brouillard » d'un quart de tour. Au second plan, la morne nature de l'hiver, habituelle, belle dans son repos saisonnier, confiante dans son rendez-vous printanier, mais hélas ponctuée de ces taches blanches, mollassonnes, chimiques et pas à leur place. Fantômes contre nature. Elles squattent le décor avec nonchalance comme un colocataire malvenu prend toute la place sur le canapé, et même s'il y d'autres fauteuils où s'asseoir il prend toute la place.



Des ères dans l’air


Un jour pas si lointain que cela, ce hangar délabré aux bord des voies était flambant neuf, et devait incarner l’espoir de nombreux travailleurs et investisseurs. Même ce train qui me trimballe dut un jour sortir des ateliers sous les applaudissements, et le voilà déjà tout usé, démodé, grinçant et inadapté. Un jour pas si lointain que ça, mais dans le futur cette fois, tout cela aura disparu. Seuls resteront sous l’humus des boulettes de goudron, un peu de radioactivité quelque part, et du plastique. D’aucuns proposent pour notre ère le nom d’anthropocène, pour qu’en plus d’avoir marqué la nature de notre indélébile industrialisation, nous marquions aussi de notre intellect la conception même de l’histoire de la planète. Mais les humains qui auront survécu dans quelques milliers d’année, quand ils voudront cultiver la terre qu’on leur aura laissée, ils pourront appeler ces quelques décennies autrement je pense. Après l’ère du Cénozoïque (65 millions d’années), les décennies C’est-nous-zoïques. Après l’époque du Pléistocène (1,9 millions d’années), l’époque du Plastique-en-scène.


Au printemps, les bourgeons, les pousses, les feuilles vertes, les fleurs rouges recouvriront tout cela, et nous en serons quitte pour une année supplément Terre.

Jusqu’au prochain hiver, et le prochain débroussaillage des équipes techniques du réseau ferroviaire.


Ici, on peut attendre le printemps, c’est bien le dégel des consciences qui se fait attendre.

Comme partout, des gens agissent, et si critiquer et dénoncer est bien facile, l'art est bien moins aisé. L'initiative d'ouvrir une antenne locale de l'association Qui Nettoie Si Ce N'est Toi ? dans ma ville me pousse à la rencontre de mes voisins et concitoyennes, et des actions se préparent, se rejoignent. Aurons-nous assez de bonne volonté pour "rendre ce monde un peu meilleur"... et un peu plus propre ?



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