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La France à l'arrêt ?

Aujourd'hui, paraît-il, le pays sera à l'arrêt. C'est les syndicats qui l'ont dit. Quand je vois le voile de pollution au-dessus de nos villes, et qu'il n'a pas plu une goutte depuis des semaines, j'aimerais que cet arrêt concerne aussi tout le reste.

Jean-Marc Jancovici, président du Shift Project, déclarait qu'un arrêt mondial comme celui du 1er confinement en 2020, il en faudrait un par an pendant 30 ans pour atteindre les objectifs de l'accord de Paris (1). Nous n'avons pas saisi l'opportunité pour institutionnaliser cela, en cadrant l'événement pour qu'il soit mieux vécu par les personnes les plus précaires, et plus sobrement par les plus aisées. Merci les syndicats de revenir sur l'idée, même si ce n'est pas du tout pour la même raison.


"Une détermination très forte à poursuivre l'action jusqu'au retrait [du texte de la réforme]" Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT des ingénieurs cadres techniciens

La retraite ? Battre en retraite, oui ! Et si possible une retraite de Russie pour le gouvernement, qui s'enlise, qui s'entête, qui réveille ces classes moyennes et aisées jusque là juste assez satisfaites pour ne pas faire de vague, blotties entre celle du 1% qui domine, profite et détruit scandaleusement, et toutes ces autres qui triment, souffrent et se détruisent tout aussi scandaleusement. En voyant ce voile de pollution au-dessus de nos villes, et me raclant la gorge chargée de particules fines, j'ai pensé : allez, quand est-ce qu'on arrête les bêtises ? Quand est-ce qu'on arrête le pétrole et la fausse démocratie ? Quand est-ce qu'on arrête de faire les enfants ? Et je me suis vite rectifié : les enfants ont d'instinct des notions de respect. C'est notre société qui les corrompt.

Rectification donc : nous sommes des enfants gâtés. John Fire Lame Deer, un auteur de la tribu Blackfoot, a écrit que notre civilisation occidentale et néo-libérale est restée au stade infantile, car nous y voulons toujours de nouveaux jouets, de nouvelles choses, à accumuler, à entasser (2). Un bon coup de pied dans le tibia de la pensée occidentale longtemps dominante, mais heureusement aujourd'hui fissurée, qui infantilise les populations indigènes et les autres modèles de société, prouvant par son prisme du Blanc tout-puissant que l’État-nation est le modèle le plus abouti qui puisse être pour l'humanité.



Symbole d'un mode de vie sobre et intégré à son environnement non humain, la ruka des Mapuche (Chili).

Alors oui, je vous entends déjà, criant de votre prisme à vous, vous offusquer de ce que l'effondrement de notre société mettrait des tas de gens précaires dans encore plus de panade. Mais serait-ce pire que le système actuel ? Si l'effondrement n'est pas accompagné et qu'on n'utilise pas notre super-pouvoir thermique encore disponible (le pétrole, le charbon, le nucléaire et les institutions actuellement en place qui permettent leur utilisation) pour effondrer cette société comme il faut, en développant d'autres modèles, en aidant les plus démunis, et en évitant les émeutes et le chacun-pour-soi, alors ce sera bien pire. Quand je revois comment la biodiversité a refleuri en quelques mois seulement de confinement (3), quand je vois combien de gens vivent en ville et en sont malheureux, quand je vois combien de gens ont un travail aliénant et des liens sociaux pauvres et ténus, alors oui, je l'avoue, j'en viens à souhaiter de plus en plus cet effondrement annoncé.

Mais notre société est extrêmement résiliente. Sa gouvernance, son pouvoir énergétique, ses institutions, sa hiérarchie sociale... si tout s'effondre nous serions bien peu à pouvoir imaginer un autre modèle ! Et pourtant, de même qu'on ne voit pas les étoiles tant qu'il fait jour, si le soleil du capitalisme venait à se coucher nous verrions soudain les innombrables constellations des possibles apparaître, un tout nouveau paradigme où l'on ne parlerait plus de nature, mais où il serait évident que nous, Homo Sapiens, en faisons partie.



Dans "Ethnographie des mondes à venir", Descola et Pignocchi rappellent qu'il y a d'autres façons de se considérer au monde.

Alors mettre le pays à l'arrêt contre la réforme des retraites ? Be my guest, comme disent les anglais ; je vous en prie ! Et reconduisez, reconduisez autant que nécessaire votre grève d'approvisionnement en essence, en biens inutiles, en commerce futile et en marketing débile. Et s'il vous vient l'idée, comme à la ZAD de Notre-Dame des Landes, de transformer votre contre en pour, alors je vous rejoindrai. Pour créer, inventer, et vivre une autre société. Cela nécessite de défétichiser "l'État", le "Président", le "Gouvernement", dont vous serez sinon perpétuellement mécontents car vous attendez trop de quelques personnes qui ne peuvent rien, mais font tout croire, pour que rien ne change. Les grèves nationales ont à mon sens ceci de bon qu'elles permettent la renaissance d'une conscience collective. Là où l'État a pris la place des communautés de nos ancêtres dans tous les domaines (sécurité, éducation, santé, etc.), la cédant maintenant progressivement au capitalisme privé, la grève nous prouve que nous savons encore faire ensemble, sans eux. Que nous sommes une force qu'ils ne peuvent pas ignorer. Oui, le peuple est fort et il s'en souvient. Il ne mesure pas encore tout à fait sa force, mais nous y viendrons.


Je vois un parallèle assez puissant avec la théorie de l'effondrement de la population Rapa Nui, qui s'est épanouie sur l'île de Pâques et s'est effondrée peu avant la découverte de ce petit bout de terre par les Européens (4). Un culte très demandeur en effectif humain, des dirigeants qui n'ont pas su initier un changement de modèle alors que tout le monde mourrait de faim, un peuple qui se rebelle, fait tomber les classes dominantes et les statues-symboles du désormais ancien-régime, une alternative qui voit le jour, plus sobre, plus égalitaire... mais trop tard : les sols sont trop érodés, les humains trop échaudés.


Tête de moaï effondrée volontairement par les Rapa Nui.


Notre civilisation est sûrement celle qui documente le mieux son propre effondrement (5). Mais qu'il est difficile de changer de modèle ! Si ce n'est pas de gré, ce sera de force. Si ce n'est pas au nom de la vie sur notre planète, pourquoi pas au nom de la grève contre la réforme des retraites !

Affaires à suivre...



Références :


(2) De Mémoire indienne, Escalquens, Oxus, 2016, cité dans Ethnographies des mondes à venir, de Philippe Descola et Alessandro Pignocchi, Seuil, 2022, p.60.


à contrebalancer par cette étude qui donne une vision plus générale : https://biodiversite.gouv.fr/actualite/covid-19-des-impacts-contrastes-pour-la-biodiversite


(4) Voir le chapitre dédié à l'Île de Pâques dans le livre très complet et très bien étayé scientifiquement de Jared Diamond, Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Poche, 2009, qui a reçu des critiques mais reste à mon sens l'étude la plus complète et la plus fondée.

Voir aussi l'article dédié sur ce site.


ou bien sûr le livre référence dans le domaine : Comment tout peut s'effondrer, Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes, Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Seuil, 2015.

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