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Confiance en soie du soir au satin

6 Jul 2012

| par

Juste assez d’argent en poche, après trois mois de travail à la capitale.

Trois mois pendant lesquels je voyais les sommets s’enneiger de l’autre côté du détroit me lancer un appel discret et distant, seulement les jours de beaux temps.

 

 

La traversée

 

Un jour se lève sur Wellington, des nuages bas, percés çà et là, bousculés par un vent forcissant, et pourtant je m’en vais.

Je pars, pour autre part – je ne le sais pas encore, alors, mais c’est au paradis !

J’ai donc pris ce bateau qui dans sur les vagues ; destination vague, un peu plus vers le Sud.

Des oiseaux, de l’embrun et des beaux paysages ; une grande île, peu de gens, un beau temps qui présage que de bien belles choses, une vie peu morose.

 

 

 

Un pouce en l’air au-dessus de la route, vieille habitude ! J’avancerai coûte que coûte.

À mi-chemin, désespéré, le froid aux mains, la nuit tombée. Mais je crois à ma chance ; l’univers se balance au-dessus de ma tête. En haut d’une crête, soudain, elle s’arrête : Janett.

Fendant ténèbres et pénombres, des phares bien faibles nous font de l’ombre : « C’est le van de Karim ! » s’excuse-t-elle – et nous rîmes.

 

Enfin j’arrive au Shambhala ; il fait nuit noire, mais c’est bien là.

Enfin j’arrive sur cette rive – on ne l’avait pas dit mais… c’est au paradis !

 

 

Golden Bay

 

Shambhala backpackers en hiver est un lieu magique d’où émane une paix qui m’a pénétrée dès le premier lever de soleil.

Mais la paix, moi, ça me donne envie de bouger, de trouver d’où ça vient.

Sautant au pied du lit puis à celui de la colline, avalant en chemin quelques biscuits secs qui durent bien faire l’affaire, je poussai la barque à l’eau, revins en pataugeant jusqu’à la plage parce que j’avais oublié les rames, et partis vers le soleil levant, presque plein nord.

Une île boisée, tranquille, personne, une plage, des cris d’oiseaux inconnus et je finis ma nuit aux timides rayons de la saison. La faim m’oblige pourtant à rentrer, juste à temps pour le "deuxième petit-déjeuner".

 

 « Tu en as de la chance, me lance Egbert depuis sa fenêtre alors que je passe devant la réception ; ce sont les premiers de la saison ! »

Les premiers ?

« Les premiers phoques ! Tu as bien dû en profiter. »

Non, je n’en avais pas profité ; je ne savais pas de quoi il parlait.

« Ils n’ont pas arrêté de jouer autour de la barque, juste là dans la baie ! Blimey, tu as forcément dû les voir ! »

Je n’avais rien vu. Je crois qu’Egbert était encore plus déçu que moi ; et ça veut dire beaucoup.

 

 

Le nom Shambhala backpackers est assez évocateur pour les connaisseurs.

Le nom propre est une notion bouddhiste : c’est un pays pur et paisible qui n’est pas sur les cartes. Seuls ceux qui ont acquis un karma suffisamment positif peuvent y accéder.

On traduirait le second terme par « auberge de jeunesse », je crois, mais ses maisonnettes individuelles, entièrement à énergie solaire, ses chemins de galets ratissés, les rangs du potager, sa plage en contre-bas et je passe bien des avantages, font de cet endroit un établissement bien plus respectable qu’une auberge.

 

 

C’est un lieu de forces supérieures. Et son gérant en est pour beaucoup.

 

Egbert avait vécu un moment au Tibet ; il en était revenu avec les principaux principes de sa vie et une principauté sur son âme.

Après l’épisode des phoques, il m’invita à le retrouver au coucher du soleil dans l’abri du haut de la colline.

 

[Je le réalise seulement en écrivant ces lignes des années après, rien que les termes que cet homme utilise ont quelque chose de magique. Ce n’est pas à 17h, c’est au coucher du soleil ; ce n’est pas une adresse, un nom propre, une description complexe et citadine avec des deuxièmes à gauche et au stop à droite, c’est juste… en haut de la colline.

C’est pour cela que, des années après, je me souviens si bien de tout.]

 

 

 

 

Sceller son bien-être

 

Il y avait ce soir-là une autre invitée ; je l’avais déjà croisée mais n’avais pu lui parler. Un visage asiatique qui n’articulait rien d’anglais. Mais ses yeux disaient tout. Ou était-ce son sourire ? Elle était vêtue d’une large robe de soie dont les plis ondés reflétaient les derniers rayons du jour – ou bien étaient-ce les marées de la baie ?

Nous étions les trois seuls résidants du Shambhala.

 

La maison en haut de la colline était pratiquement vide. Une seule pièce. On y laisse ses chaussures à près de la porte d’entrée et on va chercher un tapis en mousse dans un coin. Et puis on s’assied, et on contemple. Toute la façade nord n’est qu’une grande bée vitrée.

Et j’étais là ; bouche bée, vitre bée, soleil rouge sur la baie.

 

« Repense aux phoques, Frenchman, dit alors Egbert. Tu ne devais pas vraiment être dans l’instant présent pour ne pas les avoir vu. May they be the seal of your greedy past. »

En anglais, seal veut dire le phoque, mais aussi le sceau. Il voulait que les phoques que je n’avais pas vus soient le sceau de mon passé avide, le symbole d’une nouvelle page.

 

Egbert allait m’initier au bouddhisme et aux voies de la méditation.

 

 

Éternel carpe diem

 

Viens, plongeons dans ce moment comme le soleil plonge à présent dans l’océan.

Tout s’arrête.

Même le silence s’est arrêté ; il est si profond que nos oreilles bourdonnent : ce sont tous les bruits inutiles accumulés depuis nos premiers cris qui se bousculent au pavillon, évacués en toboggan de sécurité par la cochlée ; le marteau se repose enfin sur l’enclume, juste derrière nos tympans.

Les vagues se sont figées ; l’écume, les jours, le vent, suspendus dans le temps.

Mais de derrière nos yeux, au coin de nos cornées, entre nos humeurs et nos pupilles, nous voyons ce que le temps ne pourra nous enlever.

Egbert nous a dit :

« Ferme les yeux. Pense d’abord à quelque chose de transcendant : l’immensité de la mer, le rythme de ses vagues, ou l’origine du temps l’idée qu’il ne passe que sur les montres des humains, ou encore l’infinité de l’univers qui ne cesse d’être encore plus infini à chaque fois que tu clignes des yeux. »

 

Moi j’avais les yeux grands ouverts.

Un spectacle aussi grandiose que celui de cette nuit croissante…

S’il est un artiste créateur de notre terre, il est très maladroit : s’il est peintre, il a dû s’emmêler les pinceaux et les milliers de couleurs de sa palette s’étaient renversés dans le ciel de ce soir-là ; s’il est poète, il a oublié de créer le verbe nécessaire à la déscription de ses tableaux.

 

 

Je n'ai jamais regretté de ne pas avoir vu ces phoques que, depuis la fenêtre de la réception du Shambhala, Egbert avait remarqués autour de ma barque. Ne pas les avoir vus m'a ouvert les yeux.

Cet inoubliable hôte bouddhiste m'a ensuite proposé de rester quelques jours en plus, gratuitement, contre un peu de jardinage et la repeinte d'une fenêtre. Bouddhiste et généreux.

 

D'ailleurs je n'ai jamais plus eu de regrets du tout.

Au creux d'une baie dorée de paix et de tranquillité, comme au creux de ma mémoire, me restent ces images de robe de soie et de philosophie du temps présent ; des couleurs douces comme du satin dans un ciel enflammé et la règle d'or, l'unique qui vaille partout et toujours, de profiter de ce que l'on a juste sous les yeux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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