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L’île de Pâques – partie I : Les Origines

20 Nov 2016

| par

Oui mais… et les statues ?

 

 

 

C’est le lieu habité le plus éloigné de tous les autres sur notre planète.

C’est aussi le lieu à « la plus grande concentration de mystique et d’énigmatique au kilomètre carré », pour reprendre les mots d’un ancien gouverneur chilien.

 

 

Comme l’équipage de l’explorateur hollandais Jacob Roggeveen apercevant l’île pour la première fois un jour de Pâques 1722, comme les premiers archéologues qui se sont penchés sur les mystères de cette île, et comme les milliers de touristes qui y débarquent chaque année, j’ai été époustouflé par le cadre magique de ce petit caillou, perdu au beau (très beau) milieu de l’océan Pacifique, première étape de mon étude interculturelle.

 

Cette étude portant sur l’utilisation des ressources naturelles, j’ai travaillé pendant deux semaines dans la ferme de Daniela, une Chilienne venue s’installer sur l’île il y a 7 ans pour y cultiver et vendre des fruits et des légumes ; je jouissais heureusement de beaucoup de temps libre, et j’ai ainsi pu en apprendre plus sur ce que le monde entier a retenu comme « les mystères de l’île de Pâques », ces statues géantes anthropomorphes appelées moaï, aussi énigmatiques et muettes quant à leur construction que les pyramides d’Égypte ou les cités maya du Yucatán.

 

 

 

Je pourrais donc entrer dans le vif du sujet et vous décrire la situation agricole actuelle de l’île, les défis de ses ressources naturelles et les solutions trouvées par les acteurs de ce secteur vital, mais j’entends d’ici (et ce n’est pas juste à côté, croyez-moi) la question qui vous taraudera tout au long de votre lecture : « oui mais… et les statues ? »

 

Or il se trouve que le passé historique de l’île, étroitement lié à l’origine des statues, est d’un intérêt non négligeable pour comprendre le contexte et l’environnement actuel de l’île.

 

Mes sources (toujours sures) pour vous rapporter cette fabuleuse histoire sont principalement celles que l’on trouve sur place, à savoir les lieux d’information publiques sur les sites archéologiques et le musée de Hanga Roa, mais aussi le croisement des discours oraux des natifs rencontrés pendant mon séjour, et surtout une lecture fascinante qui m’accompagne dans mes découvertes : le livre Effondrement (éditions folio essais) ou Collapse dans son version d’origine, de Jared Diamond, biologiste de l’évolution, physiologiste et ornithologue, actuellement professeur de géographie à l’université de Californie aux États-Unis.

Plusieurs théories cherchent à expliquer ce que l’on a trouvé sur l’île, certaines impliquant des interventions extra-terrestres (E. Von Däniken), d’autres, plus argumentées, des participations amérindiennes (T. Heyerdahl), mais je m’en tiendrai à la plus probable et la plus rationnelle de toutes, qui est aussi celle qui rassemble le plus d’approbation scientifique et d’arguments archéologiques suite aux études des pollens, des sédiments et des radiodatations.

 

 

La possibilité d’une île

 

Après 5 heures de vol au-dessus de l’océan, et uniquement de l’océan, j’ai vu apparaître ce tout petit bout de terre par le hublot. Heureusement que nous avons aujourd’hui des radars, je me demandais vraiment si on allait passer à côté sans le voir.

Imaginez une île triangulaire à peine plus grande que Paris intramuros, avec un volcan dans chaque angle. Au pied de l’un d’eux, à l’ouest, le seul village de l’île, Hanga Roa, abrite environ les trois quarts de la population. Celle-ci est d’environ 6 000 habitants permanents, dont la moitié est composée du peuple natif, les Rapanui, et l’autre de Chiliens venus du continent.

 

 

 

La population devait être bien plus nombreuse auparavant cependant, et la surpopulation qui devait être celle de l’île entre 1400 et 1600 est d’ailleurs un des facteurs fatals à cette société. Depuis la 1ère colonisation de l’île par l’homme, que l’on situe vers l’an 900, les Rapanui venus des îles polynésiennes situées plus au nord-ouest ont atteint une population estimée de 15 000 à 30 000 habitants, soit une moyenne de 173 habitants par km².

Le système politico-religieux était le suivant : l’île était divisée en une douzaine de territoire habités par des clans, chacun dirigé par un chef, et tous s’entraidant pour la répartition des ressources. Chaque territoire avait sa propre plateforme cérémonielle, ou ahu, sur lesquelles on plaçait les moaï, censés représenter les premiers ancêtres arrivés sur l’île de Rapa Nui (qui veut dire Grande Île).

 

 

 

Les clans rivalisaient entre eux pour avoir la plus belle plateforme, les plus grands moaï ou en plus grand nombre, et quoique cela fût toujours pacifique, cette compétition prit finalement la forme d’une lutte acharnée et extravagante. Les ahu atteignirent des dimensions extraordinaires en des assemblages de blocs de pierre allant jusqu’à 9 000 tonnes, et les dernières statues érigées atteignaient les 11 mètres de haut et les 80 tonnes. Et comme si cela ne suffisait pas, certains y rajoutaient ce drôle de couvre-chef de tuf rouge, un cylindre pouvant peser jusqu’à 12 tonnes, juché sur la tête de ces géants de pierre.

 

Mais… comment ont-ils fait ça ?

 

 

 

 

Lorsque les Européens arrivèrent au XVIIIe siècle et découvrirent ces stupéfiantes constructions, ils se posèrent la même question que tous les visiteurs jusqu’à aujourd’hui : comment ? Il aurait fallu des cordes, des structures en bois, des animaux de trait ou autres moyens de transport, mais à leur arrivée les Hollandais ne trouvèrent sur l’île aucun animal plus fort que la poule (peu connue pour sa puissance de trait, il faut le reconnaitre) et pas d’arbres plus hauts que des toromiro de 2 mètres maximum.

 

Le capitaine Roggeveen décrit l’île dans son carnet de bord par ces mots :

« (…) de loin, nous avions pensé que l’île de Pâques était sablonneuse, la raison en étant que nous avions pris pour du sable l’herbe fanée, le foin ou toute autre végétation brûlée et étiolée qui la recouvrait, car son apparence si désolée ne pouvait donner d’autre impression que celle d’une singulière pauvreté et d’infertilité ».

 

Mais alors où les Rapanui ont-ils fait pousser la nourriture pour ces milliers d’habitants sur des centaines de générations, et où avaient-ils trouvé les arbres nécessaires à leurs constructions, tant leurs habitations que leurs sacrés moaï, ou pour cuisiner, pour se chauffer ou encore pour construire leurs pirogues ?

 

Eh bien c’est là que ça devient intéressant…

 

 

La course vers la chute

 

Des expériences récentes menées par Jo Anne Van Tilburg ont prouvé que le transport des statues même les plus lourdes, de leur carrière jusqu’aux ahu les plus éloignés (14,5 km) était réalisable en couchant la statue sur un traineau de bois qui glissait ensuite sur des rails, en bois également. Cette technique est semblable à celle qu’utilisaient d’autres peuples polynésiens pour l’acheminement des pirogues vers la plage, sur des îles d’où venaient probablement les Rapanui. En engageant une équipe de Pascuans, cette archéologue a montré que 50 à 70 personnes travaillant 5 heures par jour et faisant avancer le traineau par étapes de 5 mètres, pouvaient couvrir une quinzaine de kilomètres en une semaine avec une statue moyenne de 12 tonnes.

Pour le plus lourd des moaï, cette technique aurait nécessité environ 500 adultes, « ce qui correspondait à la main d’œuvre disponible au sein d’un clan de Pascuans qui comptait de mille à deux mille individus », conclue Jared Diamond (p. 149).

Mais alors où ont-ils trouvé tout ce bois ? Eh bien, tout autour d’eux !

Des études botaniques telles que la palynologie (l’étude des pollens) ou l’étude des fossiles ont montré que l’île n’avait auparavant rien du désert stérile que décrivent les premiers Européens au XVIIIe siècle, mais qu’en réalité une forêt subtropicale constituée de taillis et de grands arbres en couvrait la majeure partie. Vingt-et-une espèces d’arbres natives ont été identifiées – et aucune se trouvent actuellement plus sur l’île. Parmi elles, le plus grand palmier du monde, le palmier à vin présentait pour les aborigènes de nombreux avantages : sa sève sucrée peut être fermentée en vin ou cuite pour faire du miel ou du sucre, les cerneaux gras des noix sont comestibles, les feuilles peuvent servir à la confection de toits, de paniers ou de voiles de bateau, et surtout son tronc, de deux mètres de diamètre et de plus de vingt mètres de haut, était parfait pour les pirogues, la constructions ou, évidemment, les rails et les traineaux qui servirent à déplacer les statues.

 

 

Afin de posséder les sites cérémoniels les plus prestigieux, les clans durent donc exploiter les ressources de l’île jusqu’à l’extrême.

Les populations requises pour sculpture, transport, installation des moaï ou la construction des ahu était soustraite à la main d’œuvre agricole, et l’effort devait être récompensé par de plus grandes portions. Résultat : les terrains arables ont été surexploités (diminution du temps de jachère, concentration trop élevée des cultures menant à l’appauvrissement des nutriments du sol et à l’érosion), les forêts ont été rasées, ce qui entraîne une érosion encore plus marquée et des glissements de terrain, les hautes terres récemment déboisées, moins propices à l’agriculture ont été brûlées pour être ensuite cultivées… et c’est tout l’écosystème insulaire qui a été détruit.

 

 

Révolution !

 

Et puis vint la crise. Les ressources vinrent à manquer tandis que la population n’avait fait qu’augmenter, et les promesses de récoltes et d’avenirs meilleurs faites par les représentants religieux ne furent plus crues. Alors les chefs militaires, normalement aux ordres des chefs de clan, se sont rebellés, le système politique et religieux a été renversé… et les statues aussi. Symboles d’un régime dont on ne voulait plus entendre parler et qui était la cause de tous les tracas du peuple, le moaï furent détruits comme les statues de Lénine à la chute de l’URSS, leurs yeux en coraux (c’est-à-dire l’âme des ancêtres vénérés) furent volés, les résidences des dirigeants pillées et détruites.

Une nouvelle religion fut mise en place ; ils ne construisaient plus de statues, ils se contentaient de sculpter la pierre (de magnifiques pétroglyphes abondent au centre cérémoniel d’Orongo, entre l’océan et le cratère du volcan Rano Kau) ; ils ne reconnaissaient plus que l’autorité de ceux qui permettaient la subsistance : les agriculteurs et les soldats.

 

En effet, les guerres étaient apparues après la révolution car celle-ci n’avait pas résolu le problème des ressources. Les clans, au lieu d’essayer de trouver des solutions ensemble, se sont donc refermés sur eux-mêmes, se réduisant parfois à la seule cellule familiale, et ils volaient ce qu’il restait à manger chez les voisins.

 

Sauf que même les voisins n’eurent bientôt plus rien à manger…

Alors ils se mirent à manger les voisins eux-mêmes. Des traces de cannibalisme ont effectivement été avérées dans des grottes volcaniques naturelles mais renforcées pour la défense et aménagées pour y vivre à plusieurs sur de longues périodes.

Quand James Cook, le grand explorateur du Pacifique, vint visiter l’île en 1774, il décrivit les Pascuans comme des gens « petits, maigres, effarouchés et misérables ».

Anecdote un peu noire : le capitaine Cook avait à son bord un Tahitien qui parvenait à communiquer avec les Polynésiens de l’île de Pâques. Il rapporta ainsi qu’à cette époque, la pire insulte en vogue lancée contre les ennemis était : « La chair de ta mère est coincée entre mes dents » !

 

 

Et voilà comment une mauvaise gestion des ressources naturelles, le non-respect ou la méconnaissance de l’environnement et de ses cycles de renouvellement ont fait d’un véritable petit coin de paradis sur Terre l’enfer et l’effondrement de la société rapanui.

Effondrement qui a d’ailleurs été précipité par l’arrivée des étrangers et de leurs maladies inconnues, notamment des Péruviens qui enlevèrent la moitié de la population en 1863 pour l’esclavager dans des mines puis, sous la pression internationale, rapatrièrent une vingtaine de ces hommes qui avaient hélas contracté la variole et qui ne manquèrent pas de contaminer leurs proches certainement ravis de les revoir…

 

 

Moralité

 

Comme de toutes les histoires qui finissent mal, des leçons sont évidemment à tirer de celle de l’île de Pâques.

 

Isolés au milieu d’un océan sans aucun contact extérieur, ils ont d’abord prospéré et crût jusqu’à ce que leur système de « toujours plus » n’en vienne à bout de leur habitat. Révoltés mais trop tard, ils durent se battre pour leur vie dans un territoire rendu hostile et inhospitalier, où leurs anciens alliés étaient devenus leurs pires ennemis.

 

Isolés au milieu d’un univers sans aucun contact extérieur, nous avons d’abord prospéré et crût jusqu’à ce que nous réalisions que notre système de « toujours plus » en viendrait bientôt à bout de notre habitat…

 

 

 

 

 

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