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Amazonie 2/3 - Un barrage dans la jungle, ou les vestiges d'un paradis immergé

5 Feb 2017

| par

Je prends un bus pour ailleurs.

Pour « l’intérieur », comme on dit à la capitale – pour la jungle.

Autant dire pour nulle part.

 

Quelques heures de route cahoteuse, de hauts, de bas, de nids de poule et de chasse au moustique, et me voici à Balbina, petite ville de 2 000 habitants au bord d’un immense lac artificiel.

Une large rue sépare les deux parties de la population : à l’est, « les riches », qui travaillent à la centrale hydroélectrique du barrage, et à l’ouest, « les pauvres », les pêcheurs.

La ville fut construite à la va-vite, de briques et de toque, pour accueillir les milliers d’ouvriers venus construire le barrage dans les années 80. Jamais rénovée et entretenue seulement par le peu d’habitants restant, elle a parfois des allures de ville fantôme.

 

Vue aérienne de Balbina : à droite du double axe central, les pêcheurs ; à gauche, les belles maisons des employés de la centrale. Merci au journaliste Rizoracio Barroso pour cette photo (facebook/viladebalbina).

 

 

Le barrage sur la rivière Uatumã inonda la vallée en amont sur 420 000 hectares, où résidaient des dizaines de tribus indigènes du groupe Wamiri-Atroari. Leur population chuta lors de la « relocalisation » organisée par le gouvernement.

(Note : cette affirmation m’a été rapportée oralement par de nombreuses personnes de divers milieux vivant dans la région du barrage, fonctionnaires, pêcheurs, employés de la centrale et même un journaliste freelance, mais aucun chiffre ni aucune information officielle n’est disponible à ce sujet.)

 

(Voir ici un site d'informations recommandé par ICM Bio sur le groupe ethnique amazonien Wamiri-Atroari, en portugais ; pour les non lusophones, vous pourrez toujours regarder les images... ou consulter la page dédiée à ce peuple sur le site indian-cultures.com en anglais.)

 

 

Sur le plan écologique, parmi les 128 espèces aquatiques recensées en 1985, 86 disparurent de la rivière Uatumã, et de nombreuses espèces terrestres, dont les individus sont prisonniers sur leurs collines subitement devenues des îles, subissent les effets de l’endogamie : éloignés de leurs congénères, les animaux sont forcés de se reproduire entre eux parmi une population restreinte, et les anomalies génétiques apparaissent de plus en plus fréquemment.

Graphique : Carte du lac et du nombre d'espèces par île ; la forêt en vert foncé, l'eau en blanc,

et les 3 528 îles en couleur selon la légende.

 

 

Prenant note de ces données fournies par Jumal, le directeur de la réserve, un fonctionnaire bien renseigné certes, mais politiquement orienté, je laissai tomber mon stylo en apprenant que ce barrage ne produit que moins de 20% de l’énergie de Manaos et que, pour subvenir à la demande énergétique croissante de la ville, l’État prévoit la construction d’une centaine d’autres barrages similaires dans les prochaines années.

 

Voir sur ce sujet l’avis de Greenpeace (en portugais) : « Ce n’est pas la bonne méthode ».

Ou ici en français sur le projet d'un de ces barrages : « Siemens doit épargner l'Amazonie - Faisons barrage au barrage ».

 

 

Pour pallier les effets négatifs du barrage de Balbina, l’État fit construire en même temps que celui-ci une pisciculture et un parc de préservation zoologique.

 

 

Photos : Aucune étude n’a encore été faite sur les espèces en liberté de la réserve biologique qui couvre 960 000 ha, en incluant le lac. Aline, qui me fait visiter les cages et les réservoirs, précise que ce parc de préservation abrite 52 lamantins, des tamanduas (fourmiliers) à bandes noires, des antas (tapirs) d’Amazonie, plusieurs espèces de tortues, d’aras et de perroquets qui sont libres d’aller et de venir pour se mélanger à leurs semblables sauvages.

 

 

En arrivant dans les locaux d’ICM Bio pour y retrouver mon contact César, on m’annonce qu’il donne actuellement un cours à un groupe de pêcheurs sous le grand préau du « club » de l’est (les deux parties de la ville ont chacune leur propre club, un parc à jeux avec barbecues et piscines, lesquelles semblent surtout servir de lieu de rendez-vous romantique aux crapauds buffles).

 

Dans un discours animé, César présente un graphique projeté au mur présentant la production électrique du barrage liée au niveau d'eau du lac.

La courbe de ce niveau oscille chaque année avec les pluies de l’hiver et la saison sèche en été.

 

Extrait de la présentation : production d'énergie (en gris, mégawatts) liée au niveau d'eau du barrage (en noir, mètres) par la centrale hydroélectrique du barrage de Balbina depuis 1990.

 

 

Trois variations de cette courbe du niveau d'eau, nécessairement liée à celle de la production énergétique, sont à noter :

 

  • En moyenne à environ 49 m, elle chute fortement à 41 m en 1998, l’année d’une forte sécheresse due au phénomène El Niño. Celui-ci fut suivi par le phénomène inverse, « La Niña », en 2000, là où la courbe tombe à peine sous les 50 m en été.

  • En 2009, des pluies « historiques » ont alimenté l’usine hydroélectrique toute l’année. Les dégâts matériels dus aux inondations, commente César, sont encore présents dans les mémoires de tous.

  • En 2015-2016, El Niño fut particulièrement sévère (ses effets se sont aussi terriblement ressentis d'ailleurs en Afrique de l’est et dans le nord de l’Inde). Pour cet hiver qui commence à peine, on espère une compensation apportée par La Niña, et les pluies précoces récemment tombées laissent à penser qu’elle est effectivement en chemin.

 

Ainsi se ressent donc une tendance climatique en Amazonie : des sécheresses de plus en plus sévères, suivies par des pluies de plus en plus fortes.

Pour les pêcheurs, les premières sont dramatiques car elles signifient des restrictions gouvernementales qui les poussent à l’illégalité pour la survie de leur famille, les secondes sont providentielles car les poissons abondent et la vente rapporte, mais les dégâts matériels leur font dépenser immédiatement ce qu’ils gagnent dans les réparations, provisoires, de leur maison ou de leur matériel (bateaux, filets…).

Avec l’aide de Jumal, chef de la réserve biologique, César présente une nouvelle méthode de recensement de la pêche aux 40 des 200 pêcheurs qui ont fait le déplacement : il faut maintenant savoir identifier l’espèce pêchée, remplir une fiche avec le nom, le poids et la taille du poisson, prendre une photo si possible, etc.

L'objectif est de rendre durable la pêche d'un gros poisson qui s'est bien adapté à ce nouvel environnement : le tucanaré (aussi appelé peacock bass).

 

 

Vidéo : Les pêcheurs de Balbina

 

"Donne un poisson à un homme et il mangera un jour..." Voici comment le laboratoire de recherche public ICM Bio apprend aux pêcheurs du lac de Balbina à pêcher de manière durable pour qu'ils aient à manger tous les jours... sur plusieurs générations !

 

 

 

Si la construction du barrage avait soulevé les foules jusqu’aux pétitions européennes dans les années 1980, plus personne aujourd’hui ne remet en question ce fait accompli : le lac a permis de développer une pêche qui fait vivre de nombreuse familles, la centrale en fait vivre encore plus, la réserve biologique permet de sauver les vestiges, marins et terrestres, de la faune et de la flore d’un monde aujourd’hui partiellement submergé, et la pisciculture a sauvé des espèces migratoires (et contrairement à celle de Chesque Alto chez les Mapuches (cf. article "Mapuche, Indigènes indignés"), elle ne semble pas polluer l’eau de la rivière « en dehors des normes légales » selon Dorian Freitas, employé à la pisciculture. Ou alors tout le monde s’en fiche parce qu’ils ont l’eau courante fournie gratuitement par Amazonas Energía, comme, du reste, les maisons, le gaz et l’électricité du village).

 

 

Aujourd’hui, des fonctionnaires comme César ou Jumal cherchent à préserver ce qu’il reste à préserver de sauvage.

 

Mais le système est grippé : si moins d’un quart des pêcheurs concernés sont venus assister à la formation aux nouvelles méthodes, c’est parce que ICM Bio, qui l'organise, est aussi l’organisme chargé de mettre des amendes aux pêcheurs qui ne respectent pas les zones ou les restrictions de pêche. Beaucoup ont peur qu’au lieu de les aider, ce cours soit un appât pour les verbaliser ! En effet, beaucoup d’autres fonctionnaires se contentent de faire payer les pêcheurs pour l’infraction de règles qu’ils connaissent à peine plutôt que de les former et de les informer.

 

 

 

 

 

Enfin, ces personnes qui travaillent à aider des populations locales en difficulté ont parfois l’impression de n’être qu’un misérable petit poisson face aux grandes marées des défis qui s’annoncent : avec environ 100 autres barrages et autant de centrales hydroélectriques bientôt construites sur les rivières de la région, combien d’autres animaux seront à grillager pour en sauver les espèces ?

Combien de tribus seront « relocalisées », leur patrimoine inondé, leur culture oubliée ?

Combien d’autres cours seront à donner par des bonnes âmes pour former des pêcheurs ? Et combien ne viendront pas ?

 

Vue du barrage de Balbina

 

 

 

 

 

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