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Un trappeur sachant trapper

9 May 2017

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Quand je ne suis pas chez Ed à déneiger autour de la maison, à essayer de redresser l’armature de la grande serre qui s’est écroulée sous le poids de la neige ou à casser la glace dans l’abreuvoir de Snowball (cf. article précédent), je pars crapahuter avec Scotty, professeur à l’école de Ruby, monté du Texas pour chercher de l’or et de l’aventure.

 

Avec sa motoneige, ce grand gaillard emploie la majeure partie de son temps libre à ouvrir ou redécouvrir des sentiers dans l’immensité sauvage environnante, sur les traces des trappeurs d’il y a cinquante ans ou sur celles des chercheurs d’or venus coloniser la région il y a plus de cent ans.

 

 

Les Anciens

 

Une veille de départ, le vieux Bob qui habite près du fleuve m’a invité à dîner.

Alors qu’une aurore boréale enflamme le ciel nocturne de son feu vert électrique et dansant au-dessus des montagnes, il me raconte :

 

« Quand je suis venu du New Jersey en Alaska pour la première fois, dans les années 1960, je n’avais rien. J’ai dû emprunter un traineau et une équipe de chiens, du poisson pour les nourrir, du matériel de chasse, un bateau et des habits chauds que les ‘indiens’ m’avaient confectionnés, sur gage de mon succès à la chasse et la vente de mes fourrures.

« Je suis parti 5 mois, tout un hiver, dans une cabane aux pieds des montagnes. Tous les jours je faisais des raquettes pour ouvrir un sentier, suivi par mes chiens, je posais mes pièges et je rentrai en traineau avant la nuit. Il y a bien un ou deux jours où le temps était trop mauvais pour sortir, mais c’est tout ! Par -40, -50°C j’y allais, je relevais les pièges, coupais du bois pour me chauffer…

 

« Quand j’ai eu mon premier orignal, j’étais tout fou. J’ai mis deux jours à le dépecer, le découper, le ramener, le préparer et le stocker dans ma cache. J’ai travaillé jusqu’à la nuit sur sa dépouille : je ne pouvais pas le laisser sur place et revenir le lendemain, ça aurait attiré les loups, les lynx et les aigles ! Je n’avais qu’une seule peur c’est qu’ils n’arrivent malgré tout, attirés par l’odeur de viande fraîche, et qu’ils ne me trouvent et me dévorent en entrée !

« Quand les glaces ont fondu, j’ai repris le bateau et je suis rentré à Ruby avec des centaines de fourrures : castors, fouines, martres, lynx, loups… et un grizzli ! Le salaud, il venait de se réveiller et me voulait pour ses oursons.

J’ai pu payer mes dettes et mon billet de retour pour le New Jersey, mais j’étais mordu. Je suis revenu m’installer définitivement ici l’année d’après. Ma femme n’a jamais voulu me rejoindre, mais après tout l’Alaska est une aventure très solitaire. »

 

 

 

Je sais qu’au village, on a beaucoup de respect pour ceux qui partaient chasser pour les fourrures et survivaient « là-dehors » tout l’hiver. On les appelle les Anciens et on raconte leurs exploits.

En revanche, si les Anciens sont parfois nostalgiques de cette époque où l’aventure signifiait vraiment quelque chose, ils méprisent un peu la façon dont les nouvelles générations se comportent envers la nature. Il ne faut plus que quelques secondes pour débiter un arbre et faire du feu avec une tronçonneuse, de l’essence et un briquet. On peut abattre un orignal sans même descendre de sa motoneige et revenir chez soi pour le déjeuner…

Certes, les temps changent ; et ce voyage m’a déjà appris que même les lieux les plus reculés de cette planète ne sont pas épargnés par les avancées technologiques, que cela soit positif ou non.

Quant à moi, ne sachant pas piloter une équipe de 12 chiens de traineau, je me contenterai de monter à l’arrière de la motoneige de Scotty.

 

 

 

 

 

À la recherche de la source perdue

 

Motivé par ces récits pittoresques, je pars donc avec Scotty pour ma première expédition alaskaine : le but est de retrouver les sources chaudes de Horner et d’ouvrir un chemin jusqu’à elles.

Nous remontons la Yukon river, longeons ses îles immobiles et silencieuses prises dans les épaisses glaces du fleuve, longeons un horizon de montagnes altières et, soudain, au détour d’un banc de sable, nous glissons sur la rive et nous engouffrons dans la forêt. Je dois bientôt ouvrir la voie en raquettes pour tasser la poudreuse où la motoneige s’enfonce sans arrêt.

Quand je suggère de partir en éclaireur le long du ruisseau pour localiser les sources chaudes, pas question pour Scotty de me laisser partir sans de quoi me défendre contre les caribous hostiles. Il me tend son arme qui tient plus de la mitraillette militaire que du fusil de chasse, et je suis forcé de reconnaître mes lacunes en matière de tir au fusil. La leçon ne se fait pas attendre : je dois viser des troncs ou des icebergs sur la rivière. Le bruit est assourdissant mais je fais mouche 5 fois sur 6 !

« Bon, si c’est un loup affamé il faudra que tu fasses plus vite que ça, mais c’est déjà bien que tu saches viser » commente-t-il, moqueur.

Je me dis que si c’est un loup enragé j’aurais surtout le réflexe de partir en courant plutôt que de le mettre en joue…

 

 

 

J’évolue dans cette forêt comme un temple majestueux, nu et figé dans son marbre blanc, sous une haute voûte sans fioritures, entre des hauts piliers de bouleau ou de pins aux tons sombres, parfois piqués d’épines comme celles de la couronne d’une idole oubliée, sacrifiée pour que revienne la paix et le calme éternel sur ces régions retirées.

 

 

On pourrait croire que la neige est un obstacle ; en réalité, elle est comme un pont sur les aspérités du terrain. Pour peu qu’on ait une bonne paire de raquettes, on passe au-dessus des souches, des rochers, des trous et des rigoles sans aucune difficulté. J’ai en effet été bien surpris, en dégageant la neige pour l’emplacement de notre tente, de voir des petits sapins que la neige avait complètement submergés ! J’ai alors pris conscience que je flottais sur un nuage blanc à deux mètres au-dessus du sol…

Nous ne trouvons pas les sources cette fois-là car le GPS a cessé de fonctionner dès que la nuit a apporté ses -42°C.

Nous y retournons le weekend d’après et atteignons enfin le glouglou fumant des Horner Hot Springs qui se jettent dans le ruisseau de cette petite vallée encaissée. J’ai apporté mon maillot de bain pour rien car les animaux sauvages ont complètement démonté l’installation de Scotty qui recueillait auparavant les eaux bouillonnantes dans une piscine artificielle, et au lieu de pouvoir me vanter d’une baignade à -40°C je peux seulement raconter comment on canalise une source, nettoie une bâche et colmate une piscine – c’est moins divertissant.

 

 

Ci-dessus, mes empreintes de raquettes (continues) croisent celles d'un orignal (pointillées).

 

 

Into the wild

 

La dernière expédition avec Scotty est aussi la plus longue. Un weekend de 4 jours nous permet d’aller jusqu’à ses cabanes de trappeur à une demi-journée de motoneige au sud de Ruby.

 

Nous passons par un village fantôme où rouillent d’impressionnantes grues et autres engins de chantier vétustes que les premiers chercheurs d’or utilisaient au siècle dernier pour détourner des ruisseaux et repasser leurs cailloux au peigne fin à la recherche d’éventuels « nuggets » ou de pépites dorées.

 

C’est sous un ciel brillant de mille feux que se partagent la voie lactée et une aurore boréale que nous arrivons à la « cabane de nuit » – une « cabane de jour » nous attend plus près des anciennes lignes de trappeurs en bas de la colline.

Le feu ronfle bientôt dans le poêle qui prend la place centrale de l’unique pièce, et nous y faisons réchauffer le bouillon « ours et orignal » avec carottes et petits oignons.

Nous allons brûler énormément de calories au cours des jours suivants, principalement à cause du froid et de la neige profonde qui demandent le double d’énergie à chaque mouvement et à chaque pas ; je dois donc stocker un maximum de gras et de sucres lents pour que mes muscles puissent y puiser des ressources même après une journée de raquettes !

C’est aussi pour cela que nous avons prévu 6 repas par jour, en plus des barres de céréales et des snacks énergétiques à garder toujours sur soi.

 

Le soleil se lève le lendemain sur un paysage à couper le souffle. Du haut de notre colline, nous pouvons voir la forêt et les montagnes à 180° (et je suis loin de parler de température). La vue s’étend au sud-ouest jusqu’au fameux Denali, « le Grand » en langue indigène, renommé mont McKinley, imposant sommet de l’Alaska, dont les 6 190 mètres percent les brumes du matin.

Après un solide petit déjeuner, nous descendons les pistes…

 

Vue depuis la cabane de nuit, de jour...

 

 

 La cabane de jour, base de nos explorations.

 

 

Face à la toute petite « cabane de jour » que Scotty a restauré et ré-isolé, un grand terrain déboisé et plat tranche avec le désordre ambiant de la forêt sauvage.

« C’est une ancienne piste d’atterrissage, me précise mon guide. Toutes la vallée que tu vois autour de nous, jusqu’au moindre ruisseau, a été creusée, pillée, détournée, retournée à la recherche d’un trésor inespéré. Imagine-toi cet endroit fourmillant d’activité, des grues remuant ciel et terre, nuit et jour, imagine le bruit des moteurs qui fouillaient le sol sans répit, les avions arrivant le matin pour ravitailler les mineurs, repartant le soir pour remmener les déçus…

Tu imagines ? Non mais tu imagines ? »

À vrai dire, j’ai du mal.

Difficile de me représenter ce paysage sans son voile blanc qui me paraît éternel ; compliqué de voir des dizaines de mineurs affairés là où nous sommes maintenant les seules âmes humaines à des kilomètres à la ronde ; impossible d’effacer cette jungle impénétrable de sapins, d’osiers et de bouleaux qui ne doivent pourtant avoir qu’une centaine d’années.

 

« Ce que la nature devient

cent ans après l’homme. »

 

En fait, je n’ai pas envie d’imaginer l’homme modelant ce paysage. Je trouve plutôt merveilleux d’être le témoin de ce que la nature devient cent ans après l’homme. Par prescription, elle a repris ses droits selon ses propres lois, sur le seul jugement du temps.

Mais est-ce sans appel ? En revenant dans ce sanctuaire avec mes gros sabots en forme de skis à moteur, j’ai l’impression de perturber quelque chose de sacré. Cependant, de voir combien même les plus ravageuses des soifs de l’homme sont insignifiantes face au temps et à la résilience de la nature, je revois mon point de vue et conclue que je ne suis rien.

La nature me survivra – du moins en Alaska.

 

 

 

Sur les pistes des anciens trappeurs

 

Après un autre repas cuit sur le poêle de cette minuscule cabane de jour – j’ai l’impression de ne faire que manger –, nous cherchons l’entrée d’une ancienne piste que Scotty avait dégagée l’hiver dernier.

Je marche, je scrute, je longe la lisière, reviens sur mes pas ; rien. Rien qu’une épaisse végétation qui fais barrière. Nous allons voir ailleurs.

Nous suivons la ligne dégagée d’une crête jusqu’à une large vallée curieusement rectangulaire.

« C’est dans cette piscine géante que les mineurs déversaient les ruisseaux qu’ils détournaient, explique à nouveau Scotty. La colline sur laquelle nous sommes n’est en fait qu’un immense terril tassé par les années. »

« Et ça, là-bas sur la rivière, c’est aussi une ancienne construction pour barrer le courant ? » je demande.

« Non, ça c’est bien un barrage, mais pas de mineurs : de castors. Il a dû s’effondrer sous le poids de la neige ou sous la pression des glaces ; ils le restaureront au printemps. »

 

Curieuse clairière rectangulaire au milieu de la forêt...

 

 

De l’autre côté de cette vallée artificielle, nous tombons sur une large avenue déboisée qui coupe la forêt en deux sur tout un versant de colline. Scotty semble avoir trouvé ce qu’il cherchait.

Nous remontons cette ancienne route avec difficulté car sans le couvert des arbres, la neige est d’autant plus profonde. Puis nous arrivons à une sorte de clairière que je n’ose plus supposer naturelle. Scotty m’envoie en éclaireur pour trouver une sortie. Comme je crois discerner un semblant de sentier qui rebique vers le nord, je l’appelle.

« Ah, bien joué buddy ! s’exclame-t-il avec son fort accent texan. Je ne suis jamais allé aussi loin ! »

Nous avons bientôt la confirmation qu’il s’agit bien d’une ancienne ligne de trappeur lorsque, au pied d’un arbre dont l’écorce a été marquée, je mets au jour un vieux piège rouillé ! L’émotion est forte quand je retrouve ce vestige d’un demi-siècle au beau milieu de nulle part. Je me sens archéologue de l’arctique !

 

 C'est un piège ! Archéologues de l'arctique, Scotty et moi retrouvons avec enthousiasme les pièges

de la "trapping line" que nous remontons.

 

 

 Certains de ces pièges sont bien visibles, d'autres sont enfouis sous la neige et les indices sont faibles...

 

 

Nous passons donc quatre jours à remonter les pistes de ces trappeurs qui utilisaient eux-mêmes les anciennes routes des chercheurs d’or, à manger de l’ours et du caribou, à boire de la neige fondue et à s’endormir sous les aurores boréales qui ne manquent jamais un rendez-vous avec la nuit, faisant silencieusement crépiter l’horizon de leurs lueurs magiques, spectres fantomatiques.

 

En repartant, j’ai le sentiment d’avoir laissé dans cette forêt comme une empreinte sur le sable d’une plage ; je sais qu’à la prochaine vague du printemps la nature aura effacé mes marques, et le gros lapin blanc que Scotty a manqué malgré ses trois coups de feu aura fait des petits et peut-être un lynx que les collets n’auront pas étranglé en attrapera-t-il deux ou trois pour sa propre famille…

Et la neige en fondant emportera tout ce que les hommes ont cru pouvoir laisser.

 

 

 

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