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Une vie de nomade

30 May 2017

| par

Voici quelques extraits de mon journal de bord, que je vous livre ici pour donner une idée de mon expérience avec les éleveurs des steppes mongoles. 

La plupart d'entre eux sont nomades (ils se déplacent, tentes, biens et animaux, quatre fois par an soit à chaque saison) ou semi-nomades (selon un mode de vie combinant une agriculture ponctuelle de la moitié du printemps au milieu de l'automne, et un élevage nomade). Leur vie au grand air respire la liberté, et ils en ont conscience. Ils en sont fiers. Mais ils ont une télé sous la yourte, la tente traditionnelle, et ils rêvent ou aspirent, pour les plus ambitieux d'entre eux, à une vie dans les villes comme on voit dans les séries, avec un lit moelleux, une grosse voiture, de l'eau au robinet et des habits modernes plutôt que leur robe en laine d'agneau qui les coupe du vent et les protège de la poussière.

 

La vie de nomade est belle, grisante, inspirante, pure et vraie, et en danger.

 

 

L’opération

Mardi 4 avril 2017

 

Ce mardi matin vint un homme à moto. On le reçut dans la yourte avec les honneurs. Il n’eut pas besoin d’avertir de sa venue, rentra simplement dans la tente et il était le bienvenu, naturellement.

C’était celui qui allait castrer les chevaux.

Avec sa moto et sur les indications de Boltar, il partit chercher la horde qui était derrière les collines au sud.

J’aidai à assembler les animaux semi-sauvages, énervés, mais libres et beaux, dans le rond de bois que l’on avait construit il y a peut-être des saisons de cela.

 

 

 

Pour attraper un cheval, les Mongols savent faire.

On lui passe un corde autour du cou, ce qui est facile car cette corde est fixée au bout d’un long bâton, et le cheval a peur de l’homme lorsqu’il s’approche mais pas de la perche.

Une fois attrapé de la sorte, on tire le bâton pour qu’un autre puisse lui passer le mord et la corde derrière les oreilles. Alors celui qui tient la perche peut l’enlever, et c’est cet ami qui se charge de la délicate manipulation qui suit : il passe une lanière autour du cou du cheval, fait un nœud bien spécifique et, avec la même longueur de corde, lance une partie en arceau derrière les jambes postérieures. Il faut qu’il n’y en ait qu’une dans le cercle ainsi créé au sol, et cela implique souvent de pousser, tirer, déplacer le cheval. Dès qu’on a une jambe dans le cercle de la corde, on tire sur celle-ci, le nœud se resserre au niveau du cou et la jambe est attirée vers le ventre de l’animal. Le sabot ainsi en l’air, handicapé d’un appui, le cheval énervé ne peut aller bien loin, et une troisième personne peut, en l’attrapant par les oreilles, le plaquer au sol.

 

 

 

Alors commence l’opération proprement dite.

Deux hommes tiennent le cheval au sol, l’un par le mord qui immobilise la tête, l’autre, assis sur son côté, en serrant la corde qui tient désormais les quatre jambes.

L’ami venu exprès, le "docteur", passe alors sur la croupe et saisit les parties du pauvre animal.

Avec un couteau, il ouvre le scrotum, empoigne la boule qui fait bien la taille d’un œuf d’oie, noue une ficelle juste au-dessus de là où il va inciser, et avec son couteau, déchire ce qui retient encore le testicule, complétant ainsi l’ablation.

Il fait de même avec le suivant et, avant de relâcher l’animal en proie à une terreur palpable mais opprimée, il va toucher les quatre sabots, un par un, puis un naseau du cheval, avec le dernier testicule coupé. Il s’agit d’une ancienne tradition mongole qui permet de souhaiter longue vie au cheval que voilà castré et dompté.

Si la plaie est trop sanglante, on cicatrise avec un fer chauffé à rouge et l’odeur de chair brûlée qui se répand dans la fumée est ignoble.

L’homme tenant le mord est le dernier à se lever. On libère les jambes une par une, laisse le cheval se lever, puis on le laisse aller mais le pauvre peut à peine s’ébrouer.

 

J’ai ensuite apporté le sac avec les 6 testicules sous la yourte. Mon amie anglophone qui sort chercher de l’eau au puits me demande ce que c’est. Je lui réponds qu’elle ne veut peut-être pas savoir, mais elle me confirme ce que je craignais, et qu’il s’agit là peut-être de notre repas du soir.

 

Le docteur est ensuite invité sous la yourte. Il s’assied près de la table et on lui offre ce que Chimgee, la femme de Bolt et maîtresse des lieux, a sorti du buffet : une bouteille de vodka dans une grande étoffe bleue, un paquet de cigarettes et une poignée de bonbons. L’invité fourre tout cela contre son sein dans les plis de son del, la robe traditionnelle qu’il porte avec un air de grandeur.

 

Une bouteille de vodka est ouverte et l’on partage la boisson dans un seul petit verre. Il est toujours passé parmi les invités dans le sens horaire, par la main droite parfois soutenue au poignet ou au coude par la main gauche, ou bien à deux mains, et reçu de la même manière.

Comme j’ai aussi un peu aidé à l’opération sur les chevaux, je suis dans les premiers à boire ma dose ; ne sachant pas trop si je dois tout boire ou non, je prends une gorgée – qui me paraît bien suffisante tant l’alcool est brûlant dans ma gorge à jeun – mais Bolt me fait comprendre que ce n’est pas assez et je dois finir le verre.

 

Dairii, la fille de la famille, responsable de l’intérieur de la tente (cuisine, service du thé, entretien, vaisselle, feu, etc.) mais qui aide aussi souvent avec le bétail à l’extérieur, a préparé le yak pour le repas.

Bolt s’occupe de découper l’énorme pièce de viande qu’elle a posée sur la table, dont les côté dépassent du grand plat. Il commence par couper un bout de gras et le tend à Dairii qui le jette alors dans le feu.

 

On sert les parties les plus savoureuses aux trois hommes, Bolt, Tawaa son beau-frère, et l’invité, puis à moi, puis aux trois femmes. J’ai l’occasion de gouter la langue du yak, ce qui est un honneur mais aussi un peu caoutchouteux. Cela dit, une fois la viande dissoute dans la bouche, c’est savoureux.

On me sert des autres pièces de viande dans un petit bol et je me sers de mon couteau de poche pour les porter à ma bouche. Une fois de plus, Bolt me reprend en dressant son auriculaire en signe de désapprobation face à cette insulte : on ne fait pas ça en Mongolie. On se sert la nourriture avec la main droite.

Heureusement, en Mongolie, on sait que l’étranger est un ignorant et on ne prend pas ombrage de ses manquements à la tradition. C'est aussi une règle, connue et respectée, que d'expliquer et de ne pas châtier.

 

On finit le repas en accompagnant la viande de pâte bouillie à base de farine, et de pommes de terres, lesquelles me paraissent, au vu de leur petit nombre et de la réaction des convives, un mets rare et honorifique, puis on arrose le tout de quelques autres shoots de vodka.

Cette fois-ci je remplis ma coupe de thé de lait pour leur montrer que, hélas, j’ai déjà quelque chose à boire, merci…

L’invité consume une des cigarettes qu’on lui a offertes au bout d’un porte-cigarettes qui fait très bourgeoisie française du XIXe siècle, puis sort sans dire au revoir. Bolt l’accompagne jusqu’à sa moto pour le remercier encore et il s’en va.

 

 

* * *

 

 

Bergers des plaines

Jeudi 6 avril

 

Le soir, il fallait ramener les troupeaux.

Quand les yaks étaient rentrés, les chèvres et les moutons amassés, les brebis et les agneaux du jour séparés et les barrières fermées, je pouvais trouver le travail satisfaisant. Mais eux, les nomades, qui sont des bergers parmi les meilleurs du monde, savent dire s’il manque du bétail. Ils ont l’œil, ou peut-être plutôt le cœur, pour déterminer si c’est quinze, vingt… ou un animal qu’il manque.

Alors nous partons, à cheval ou en camionnette, pluie battante parfois, sous la neige souvent, mais toujours dans le froid et le vent, à la recherche d’une brebis égarée, d’un chevreau esseulé, d’un agneau endormi.

 

Un soir, Bolt et Miigaa, le jeune berger de 13 ans employé par ma famille d'accueil, discutèrent et en vinrent à la conclusion qu’il manquait un agneau.

Debout à l’arrière de la camionnette, je scrutais l’infini aux jumelles et la neige commençait à tomber.

Nous passâmes un chemin, puis deux, et nous étions si loin du campement que Balt allait rebrousser chemin, lorsque Miigaa, à l’avant, sur le siège du milieu, cria qu’il fallait aller à droite. L’agneau blanc regardait les phares, éperdu, bêlant à sa mère qui l’avait oublié, trop pressée de rentrer.

À peine avions-nous fait demi-tour que la neige redoubla et il me sembla que la pénombre nous enveloppât tout à fait ; nous n’aurions rien pu trouver à une minute près, et cet agneau serait mort de froid puis trouvé et déchiqueté par les loups qui descendent des montagnes la nuit.

 

Une fois rentrés à la yourte, Chimgee, dans son lit comme souvent à cause de ses problèmes de dos, demanda où nous avions trouvé le rescapé du soir et qui l’avait repéré. J’aurais aimé que l’on me désignât, pour affirmer mon utilité auprès de cette famille, mais il valait mieux en réalité que ce fût Miigaa qui remporta cette petite gloire, car c’était lui qui était responsable du troupeau et donc de la perte éventuelle de ses membres.

 

J’écris ce chapitre alors que la journée s’achève, les restes du yak de midi ont été rongés et Tawaa prépare les testicules coupés ce matin pour un repas heureusement repoussé à plus tard.

Et dehors, la neige recouvre les plaines de son voile frais et reposant, étouffant davantage le mutisme de ces immensités silencieuses.

 

 

Addendum : je me suis trompé… Tawaa a insisté pour que nous goûtions les bourses de cheval avant d’aller se coucher. Il les a coupées en fines lamelles et m’a fait croire qu’il fallait les manger toutes crues en en mettant une dans sa bouche. Mais il prit en fait une tasse de thé chaud et il avala le tout ensemble.

Je dus fermer les yeux et oublier d’où venait ce bout de viande gélatineux pour répondre favorablement à ses insistances – « c’est juste du cheval, c’est juste du cheval… il y en a même parfois dans les lasagnes au bœuf, c’est juste du cheval… » – et je mâchai bientôt, en grimaçant, ce qui d’après mon hôte était très bon pour les reins.

J’eus la bonne idée de sortir mon paquet de pastilles Vichy et d’en proposer à tout le monde sous prétexte que c’est très bon avant de s’endormir pour une digestion tranquille, et qui me permettrait, j’espère, d’orienter mes rêves vers ma ville d’origine plutôt qu’entre les pattes arrière des chevaux mongols.

 

 

 

 

* * *

 

 

Le départ d’Altaa

Dimanche 9 avril

 

C’est l’heure de la sieste sous la yourte.

Le soleil est à son zénith, je le vois à travers l’ouverture dans le toit. Le vent ne cesse de hurler dehors et fait danser la toile de la tente dans un bruit sourd et pressé. Soudain, une bourrasque rabat le morceau de toile sur le trou du faîte dans un bref claquement ; il n’y a plus qu’un mince fil de lumière qui descend sur la table basse, dans lequel une myriade de poussière étincelante, particules éphémères, plane silencieusement.

Si dehors c’est la tempête, charriage de sable et de poussière, à l’intérieur tout est calme.

Je révise mes notes de mongol. Il va bien falloir que je le parle – et le comprenne – : mon amie Altaa, interprète anglophone et bouée de sauvetage pour l'expression de mes multiples incompréhensions, est partie ce matin prendre le bus pour Oulan-Bator.

Une nouvelle langue, un défi supplémentaire ; une ouverture de la pensée vers un nouveau moyen d’expression et donc de penser le monde. Et même si la majeure partie du vocabulaire acquis jusqu’alors concerne surtout la vie de la ferme – « chevreau à allaiter », « rassembler le troupeau », « aller chercher la selle pour monter à cheval », etc. – je commence déjà à comprendre la logique de cette langue curieuse, gutturale, où les voyelles sont souvent oubliées pour un rendu, paradoxalement, peu consonant, et où être et avoir se disent par le même mot.

 

Je suis ce que j’ai, car j’ai ce que je suis.

C’est ce que je peux ressentir de ces longues après-midi à dos de cheval à surveiller le troupeau, guetter la brebis qui se couchera pour mettre au monde un nouveau-né, éloigner les rapaces alléchés par l’odeur du sang, la vue d’une faiblesse. Au milieu du rien de ces immensités.

 

Il suffit de savoir qu’un bon feu ronfle dans le poêle de la yourte, que la bouilloire est remplie de thé de lait et qu’une bonne couverture me couvrira cette nuit pour que le monde si loin de tout, ou que le rien si loin du monde, paraisse un paradis – la paresse en enfer.

Car il y a tant à faire ! Tant de naissances, jours et nuits, et tant de présences dans cet infini. Souvent nous recevons des « voisins », d’autres éleveurs des vallées autour, nous échangeons les flacons de tabac et nous buvons le thé, parfois ouvrons une liqueur exotique, une vodka.

Ils apportent des produits de consommation comme les Rois-Mages la myrrhe ou l’encens : un paquet de bonbons, une tablette de chocolat, un carton de « Choco-pies » made in Russia. Et c’est reçu comme la myrrhe ou l’encens à Nazareth – c’est si rare !

Je refuse poliment ces bombes chimiques sorties tout droit des usines russes ou chinoises, qui n’ont de chocolat que la photo retouchée du packaging, et je me rabats sur ces bortsok faits main, dont les miennes, que je trempe dans le thé noir ou le lait de chèvre.

Et je repars au galop, la tache éloignée d’un troupeau dans les vapeurs d’un courant de chaleur pour azimut, bravant les poussières et le tempêtes de sable.

 

Le cheval qui n’avait pas de nom s’appelle maintenant Trompette.

Il en a un peu la couleur et je le maîtrise aussi bien que cet instrument à vent – c’est-à-dire que j’improvise beaucoup. Et puis quand il renâcle et fait vibrer ses grosses lèvres, il me fait penser à ce prof de solfège qui enseignait aussi la trompette et qui, comme pour ne pas perdre la main, ou plutôt l’embouchure, faisait le même geste de ses lèvres dans un bruit de pet tout à fait assumé.

Oh, nous avons de curieuses conversations, Trompette et moi. Il me donne la réplique, de son regard amusé, de ses mouvements de cou ou quand il ébroue sa crinière.

Nous parlons du sens de la vie, s’il en est, des nomades et des Dieux. Il a tout de même une fâcheuse tendance à tout ramener à des choses somme toute assez terre-à-terre, comme quelle touffe d’herbe il va bien pouvoir grignoter, quand est-ce qu’il pourra boire l’eau du puits ou s’il dormira debout ou couché cette nuit, vers Orion ou plutôt vers la Grande Ourse.

 

Après tout, c’est peut-être ça, aussi, vivre dans les plaines de Mongolie que j’appelle un désert. Manger, boire, dormir, et savoir que l’on pourra recommencer le lendemain.

 

 

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