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  • Martin

Le vol des grues


Je vois l’histoire du monde depuis la vitre du train : nous passons de la Nature à la Ville.

D’abord il y a des arbres, groupés en forêt de résistants, puis soudain elle disparait à la faveur du lit d’une rivière qui délimite un champ. Du milieu des chasseurs-cueilleurs, nous voilà dans celui des agriculteurs-éleveurs. De l’Épipaléolithique au Mésolithique, un bond de 3 000 ans en quelques secondes.

Déjà à l’époque, le climat se réchauffait.

Le champ est ensuite envahi de matériel agricole rouillé, des silos, des pompes, des rails et des conduits en tuyaux, puis c’est une ferme, je crois, toute de tôles et de charpente en ferraille. Peut-être des ruines de l’âge du fer.

Soudain, encore, des maisons, basses d’abord, avec des toits comme on les dessine enfant, puis au design plus simplifié, superposées. Le progrès, c’est quand on peut « copuler dans des cubes de béton connectés au Wifi* ». Pour densifier la population, on la superpose. On lui fait troquer la liberté des grands espaces contre des trains qui roulent et des chips au supermarché. Le Paléolithique est déjà loin.

Un pont obstrue la vue le temps d’une demi-seconde, et nous voilà le long d’un grand axe routier desservant des enseignes vitrées aux logos bien connus. VW blanc sur bleu, quatre cercles enchaînés, trois pointes dans un cercle. Et des voitures. Beaucoup de voitures. Mises en exergue, bien propres bien brillantes, qui vous vrombissent en vous faisant les phares doux depuis le trottoir : « Si tu me prends, tu auras atteint le summum de la liberté individuelle, tu seras en sécurité dans mon cockpit, le monde ne sera plus qu’un paysage qui défile à toute vitesse, comme tous tes soucis qui s’effaceront d’un coup d’essuie-glace. Automatique, en plus. » Moi je ne vois que des tanks de plus en plus gros. Des amas de matières premières extraites et assemblées au nom d’un idéal dépassé, d’un récit démodé, celui de l’homme (et non la femme, je choisis les mots des responsables marketing) en tant qu’individu, ne dépendant de personne ni de rien (ou juste de l’approvisionnement en carburant !), libre et exalté.

C’est oublier que la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres. Et cette liberté individualisée entrave mon libre accès à un air de qualité, à une bonne santé, à une quiétude urbaine et sonore, et même au déplacement rapide, entravé par l’accumulation de voitures individuelles bouchant les axes construits à cet effet.

Au nom de la liberté individualisée, nous construisons aussi toujours plus de ces cubes en béton superposés pour que chacun ait son salon-canapé-télé, sa chambre et sa cuisine équipée.

3 000 tonnes de sable pour un nouveau bloc.

Chaque jour je cherche ce qui avancé sur ce chantier, peu avant mon arrêt. C’est une tour de béton en construction, peut-être de 8 ou 10 étages, qui présente une seule originalité : la partie centrale qui s’élève un peu plus haut que le reste de la structure est biseautée. J’imagine les bailleurs qui ont lancé l’appel à projets : allez, vous avec votre toit un peu de travers, vous remportez les 2 millions d’euros, et tachez de ne pas dépasser le budget cette fois.

Je vois les silhouettes d’humains casqués se découper dans les fenêtres encore vides, accueillir les paquets de matériaux que les grues font tomber doucement du ciel.

Les légendes parlaient des cigognes qui livraient les enfants ; en banlieue ce sont les grues qui livrent les bébés de goudron.

Ces géantes jaunes ponctuent les skylines de nos zones urbaines, et après quelques mois laissent place à une nouvelle tour, un nouveau bloc, un autre château de sable que les marées n’atteignent guère, sinon celles du temps qui prend toujours son temps.

Les grues nous volent, elles volent nos horizons, nos espaces au sol ; elles bâtissent un monde qui ne ressemble pas au monde.

Grutier, que contemples-tu depuis ta tour de fer ? Grutier, ami grutier, ne vois-tu rien venir ? – Je ne vois que le soleil qu’on occulte et l’herbe qui recule.

* Sylvain Tesson, La Panthère des Neiges.

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